En mai 2019 nous avons assisté à l'événement "De la Terre à l'assiette" organisé à la REcyclerie (Paris) dans le cadre de la campagne 1 an pour le climat organisée par Bleu Blanc Zèbre, Ca commence par moi, Pik Pik Environnement, et dont Aurore Market est partenaire. Nous avons rencontré Florent Guhl de l'Agence Bio et Frédéric Farré de Confortablement Ingnorant (retrouvez leur interview ici et ici), mais également Alain Delangle, fondateur de campacity.

Nous en avons profité pour lui poser quelques questions !

Alain Delangle, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis agriculteur à St FRAIMBAULT 61350, petit village de 600 habitants dans le bocage Ornais en Normandie. Je suis descendant d'une famille de paysans et c'est tout naturellement que j'ai repris la succession de mes parents en 1988. Ma particularité est je me suis installé en GAEC (Groupement d'exploitation en commun) avec Michel, le fils d'un couple voisin et ami de mes parents. J'ai suivi une formation agricole après le collège en alternance pour d'abord un BEP et ensuite un Brevet de technicien agricole.

Je vis là ou je suis né et où ma famille à vécu depuis plusieurs générations. J'ai été pendant plusieurs années élu de ma commune et à l'initiative en 1994 d'un festival des traditions rurales et musicales.

C'est votre passion du bio qui vous a amené à fonder Campacity ?

Je suis d'abord et avant tout passionné par ce qui créait du lien. Musicien amateur  depuis l'adolescence autour des musiques traditionnelles, conseiller municipal puis adjoint au maire pendant une vingtaine d'années et militant au sein du réseau FNAB au niveau départemental, régional et national de 1996 à 2018. Je suis un fervent défenseur de la bio et de ses démarches de progrès. Passionné par l'innovation sociale, je suis à l'initiative de Campacity, une toute nouvelle association dont le but est de relier villes et villages selon le concept des jumelages.

Smiley face

Votre exploitation est-elle labellisée ? Pourquoi ce choix ?

La ferme est labellisée en bio depuis 1996. Cela a été une réponse à une recherche de cohérence à une époque où le productivisme régnait en maître. Ce n'est pas forcément facile d'aller à contre courant d'un système dominant, mais la conviction qu'il était illogique et dangereux d'aller à l'encontre des règles de l'agronomie, d'où le besoin de chercher des alternatives. La reprise des terres de nos parents qui ne cultivaient pas de produits bio, mais qui les cultivaient de manière « traditionnelle », puis l'intensification à notre arrivée selon ce que l'enseignement agricole nous avait appris, les résultats montrant leurs limites et enfin les premières alertes médiatiques liées à la vache folles nous ont très vite amenées à revoir notre modèle. Alors que les terres étaient productives à notre installation, nous nous apercevons que l'introduction excessive de la culture du maïs et du blé dans notre système diminue la fertilité de nos sols avec une baisse des rendements et plus de salissement dans les parcelles. Donc nous avons besoin de plus d'engrais et de désherbant. Le doute installé, nous avons rapidement décidé de nous informer et nous former. La rencontre à ce moment là des pionniers de la bio nous a rapidement convaincus de la nécessité d'un passage à l'agriculture biologique.

Comment se déroule le processus de labellisation par les organismes ? Les produits et les exploitations sont labellisés ?

Comme je le disais, la première chose a été la formation, puis ensuite la réorganisation de l'itinéraire technique de notre système pour ensuite regarder via une étude économique la faisabilité de la reconversion. La décision prise, vient ensuite le parcours officiel qui consiste à choisir un organisme de contrôle, s'enregistrer auprès de l'Agence bio.

Nous avons choisi Qualité France à l'époque devenu depuis “Bureau Veritas” Le choix est libre parmi une liste de 10 organismes accrédités par l'INAO.

Nous payons notre certification tous les ans (un peu moins de 1000€ pour un contrôle à minima d'une fois par an + la possibilité d'un contrôle surprise). Il y a vérification de l'application de l'ensemble des cahiers des charges liés à chaque production).

Quel accompagnement avez-vous reçu de l’Europe, du gouvernement, sur la transition ?

Nous avons bénéficié auprès des services de l'état et de l'Europe d'aides à la conversion qui à l'époque étaient beaucoup plus faibles que maintenant. Nous avons aussi pu bénéficier d'aides Européennes et régionales à l'investissement au fur et à mesure de l'évolution de notre système, comme le séchage en grange de 2009.

Pendant la conférence vous avez parlé d’un renouveau générationnel nécessaire des agriculteurs, qu’en est-il ?

La spirale liée au choix de la profession agricole et des pouvoirs politiques successifs de compenser la baisse de valorisation des produits par l'augmentation de la production et de la surface des fermes a tout naturellement participé à vider la campagne de ses forces vives. Ensuite les difficultés économiques des agricultrices et agriculteurs a encouragé toute une profession à inciter les jeunes générations à migrer vers les villes. Il faut donc un renouveau dans les campagnes avec des personnes qui redonneront un sens au métier et apporteront la valeur ajoutée re-localisée.

Une étude allemande mentionne 70-80% de disparition des insectes, est-ce quelque chose qu e vous remarquez aussi au sein de votre exploitation ?

La biodiversité se plaît à vivre dans un environnement de polyculture élevage, dans les bocages et dans les associations de cultures. La suppression des haies, des pré-verger, et l'agrandissement des parcelles sont visibles et malheureusement encore d'actualité. Il est donc facile de deviner les conséquences et cela mobilise par ailleurs une population sensible qui n'hésite pas désormais à interpeller la presse ou se fédérer sur ces sujets.

Quels sont les pesticides autorisés dans la bio ? Sont-ils aussi dangereux pour la santé et l’environnement qu’en conventionnel (le sulfate de cuivre revient souvent notamment)?

Il n'y a pas de pesticides de synthèse en bio. L'utilisation des produits tels que le cuivre en viticulture et en arboriculture peut, à des fortes doses, poser problème. Il y a des démarches de progrès possibles et il ne faut pas avoir peur d'en parler. La bio est un outil au service de la durabilité et, si les cahiers des charges actuels apportent un véritable bouleversement dans la manière de produire et une rupture avec l'agriculture chimique, ils restent perfectibles, à la fois sur la partie environnementale, économique et sociale, d'où l'importance de voir l'agriculture biologique comme une démarche et non une finalité. Créer des cahiers des charges privés de démarches de progrès ou associer à la bio des démarches existantes (Commerce équitable, agroforesterie, Bleu-Blanc-Coeur etc….) doit faire parti des engagements de celles et ceux qui considèrent qu'il y a besoin d'ouvrir de nouvelles perspectives.

Pour tous ceux qui se questionnent sur un retour éventuel “à la campagne”, quels conseils leur donnez-vous ? La vie d’agriculteur est difficile et peut intimider, comment motiver les citoyens à faire le saut?

Un retour à la campagne ne veut pas forcément dire un retour direct à la terre. Le monde agricole a souffert d'une perte constante de la valorisation de ses produits et la recherche d'une compensation par l'augmentation des volumes. Il faut préparer l'arrivée des urbains pas seulement en leur demandant de produire mais plutôt en s'associant avec ceux qui produisent pour créer de la valeur ajoutée par la transformation et la mise en marché des produits.

Le E-commerce est une véritable révolution qui peut profiter aux systèmes les plus monstrueux aux seuls services du profit et de la pression sur les prix, mais peut aussi permettre de créer un lien direct ou semi-direct entre les producteurs et les mangeurs au bénéfice de la transparence et de la juste rémunération des produits.

J'ai toujours vu la coopération comme l'association de forces qui se complètent plus qu'elles ne se ressemblent. J'ai créé Campacity pour ce nouveau défi d'associer urbains et ruraux au service d'un même projet. La diversité des acteurs qui pourront rejoindre l'association, les collectivités, les entreprises et marques, les associations et les citoyens doit permettre d'agir ensemble et retrouver un meilleur équilibre entre campagne et ville. Il y a peut-être même à imaginer demain des modes de vie qui permettent à chacun de trouver son équilibre avec une partie de son activité à la campagne et l'autre à la ville. Avec Campacity, et l'idée des jumelages, nous pensons que les collectivités territoriales ont un rôle central mais nous pensons aussi que les actions se feront aux travers de celles et ceux qui s'engagent autour des comités de jumelage, c'est là le rôle des acteurs économiques, des associations et des citoyens.

Quels sont les 2 changements les plus urgents à mettre en place de manière individuelle selon vous ?

Les deux changements qui peuvent engendrer un nombre plus important d'actions sont culturels pour le premier, en acceptant de se remettre en question avec modestie et humanisme; et économique pour le second en comprenant tout le poids de son acte d'achat. J'aurais pu citer le vote mais les désillusions politiques me laissent penser que les acteurs du domaine sont malheureusement plus souvent suiveurs des tendances que vecteur des changements. Cela dit, dans Campacity il y a place pour les élus de terrain, c'est peut-être là que la politique rend tout son sens.

Un dernier mot ?

Pour conclure je souhaite proposer à chacun le besoin d'être curieux, de prendre le temps de la réflexion et de l'observation, de se dire que notre environnement peut être notre meilleur alliés si toutefois nous nous engageons à le préserver. Notre vie est courte, en lien avec d'autres vies elles aussi fragiles, issues du monde végétal et animal et penser que nous pouvons nous épanouir dans l'égoïsme et le repli sur soi est un leurre. Je sens poindre une nouvelle économie, celle du lien qui pourrait se substituer progressivement à l'économie dominante du bien et de la surconsommation.
La vie d'un sol tient par le lien entre la matière, de la même manière il ne peut avoir d'économie solidaire sans un lien fort entre les acteurs. Avec Campacity, je souhaite promouvoir pour une nouvelle sociologie un lien et une solidarité entre des territoires et ceux qui les font vivre.


Merci pour vos réponses et votre partage Alain !
Si vous avez des questions sur cet article, contactez la rédaction à contact@auroremarket.fr  🙂

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